LES AUTELS DOMESTIQUES
Guy Laramée

Du 15 février au 15 mars 2006

Il était une fois. empruntons au vocable du livre ses mots sésames pour annoncer la nouvelle exposition au centre d'artistes AXENÉO7, celle des Autels domestiques de Guy Laramée, du 15 février au 15 mars prochain.

Donc, il était une fois un artiste interdisciplinaire, touche-à-tout à la Cocteau qui créa des images sonores, théâtrales, sculpturales, dansables et qui, depuis 1990, poursuit une démarche en arts visuels. Le fil d'Ariane qu'il suit avec circonspection est le changement dans la continuité, l'art de l'immobilité et des imperceptibles quiétudes et inquiétudes qui le travaillent comme le bois par l'humidité, les bouquins par les araignées de colle.

Inspiré de deux essais de Borges La bibliothèque de Babel et Le livre de sable, Guy Laramée tire le thème de l'érosion porté par trois des quatre chevaux de l'Apocalypse, soit les verbes : écrire, lire et effacer. Ce qui le motive à construire de toutes pièces, avec mille pages, l'installation Les Autels domestiques.

Trois artefacts appartenants à l'univers des Biblios, civilisation originelle qui inventa les mots, dominent l'installation. À savoir, Le Puits de forage, squelette sculptural d'une hauteur de six pieds d'où on extrait les mots, les tirant vers la lumière, la connaissance mise à nue. L'Autel domestique, un secrétaire aux multiples casiers vides qui initialement conservaient une accumulation de secrets, pareil à un amphithéâtre grec où l'on pourrait s'asseoir pour écrire. Et La Grande bibliothèque où les vieux volumes de l'encyclopédie Britannica sont pilonnés, recyclés en canyon au centre duquel on peut circuler et apercevoir le temple de Petra au milieu des strates désertiques.

Anthropologue, archéologue, Guy Laramée nous amène à questionner le mythe connaissance-accumulation des Biblios lors de notre visite à AXENÉO7 et à jamais inscrire le mot Fin.


PIÈGE À RÊVES – Guy Laramée

Le signe

Le Groupe m , dans sa théorie sémiotique, distingue le signe plastique - qui est l'objet lui-même, comme un tableau ou une sculpture - du signe iconique - qui est la représentation comme un paysage ou un portrait. Ainsi l'ouvre d'art serait-elle toujours constituée, de manière solidaire et indissociable, de ces deux composantes. L'originalité de cette hypothèse est de stipuler que le signe plastique est doté des mêmes caractéristiques dénotatives et connotatives que le signe iconique.

Le livre

Si l'on prend Biblios à titre d'exemple, on pourrait dire que l'objet que l'on voit est une accumulation de livres grugés par les outils de l'artiste. Les couvertures des livres ont une couleur propre, grisâtre ou rougeâtre, de la même manière que le papier des pages a aussi une teinte particulière, blanchâtre. En superposant les livres et en les évidant, on pourrait presque dire en les étripant, Guy Laramée nous les fait voir vraiment comme des objets, jusque dans leur structure. Pour un instant, on oublie le contenu textuel, les mots et l'histoire qu'ils renferment, pour ne considérer que les qualités matérielles des bouquins. Comme si on regardait des briques. C'est la dimension dénotative du signe plastique.

Cependant, ces pages et ces couvertures, empilées et alignées, évoquent d'emblée des strates géologiques creusées par l'érosion et érigées en falaise dans des paysages grandioses. C'est ici la dimension connotative du signe plastique.

Le paysage

Nous sommes donc devant un amas de livres mais en même temps devant la représentation d'un paysage. Un défilé escarpé, creusé par l'effet combiné du temps, de l'eau et du vent, qui déroule son sillon dans un désert aride. Voilà résumé en deux mots l'aspect dénotatif du signe iconique. Or, cette vallée, c'est peut-être l'Arizona avec ses cow-boys et ses indiens, ou peut-être les hautes gorges du Nil, avec ses temples millénaires et ses bibliothèques disparues ; l'évocation dépendra largement des connaissances et des inclinaisons personnelles du spectateur. Quoiqu'il en soit, pour reprendre les mots mêmes de l'artiste, « on s'engage dans la traversée de ce canyon, devenant soi-même la rivière qui le gruge ». Les connotations iconiques sont riches et multiples.

Le piège

Guy Laramée a conçu et disposé son ouvre de telle manière qu'il semble impossible de se déprendre d'une oscillation perpétuelle entre l'objet et sa présence factuelle et l'image dans tout son potentiel de représentation. Nous voyageons sans cesse entre le papier et le calcaire, entre les pages grugées des livres et l'érosion géologique qui sculpte la falaise. Le stratagème rappelle étrangement Borges et ses ruses littéraires.

À preuve, essayez de regarder ce secrétaire, Autel domestique, sans voir un Colisée romain ou un amphithéâtre universitaire du XVIIIième siècle. Une fois que vous aurez vu ces choses, tâchez de ne pas avoir le goût irrépressible de vous asseoir au bureau pour régler vos comptes.

François Chalifour, janvier 2006